Q:
Comment avez-vous dirigé les enfants? Quel langage avez-vous utilisée? Pourquoi avez-vous choisi cette façon de communiquer ce que vous vouliez d'eux?

A:
À la base du projet il y avait l’envie d’un cinéma des origines ; réaliser des tableaux fixes dans lesquels se déroule une action très simple. Et puis, une consigne très simple provenant d’un jeu d’enfant : « Je compte jusqu’à trois. À trois, tu meurs ». Au moment du tournage, les adolescents sont simplement cadrés par cette règle. Je ne les ai donc pas vraiment dirigés. Je souhaitais au contraire leur laisser le plus de liberté possible à l’intérieur de ce dispositif. Ils sont donc totalement libres d’imaginer la mort qu’ils souhaitent interpréter pour la caméra. Toutefois, je leur demandais de regarder l’objectif dans la mesure du possible. Un peu comme s’ils se regardaient dans un miroir. Je souhaitais quelque chose de très frontal et mental. Une fois en scène, les adolescents attendent que je leur donne le top pour se lancer. Cette attente, ces quelques secondes qui précèdent l’action, est importante dans le film ; les adolescents sont en préparation de leur performance, et cette introspection induit une dramaturgie qui m’intéresse.

Q:
Qu'avez-vous remarqué de la manière dont ces enfants choisissent de mourir? Quels sont les détails de leur imagination qui vous ont particulièrement frappés?

A:
Je souhaitais mettre en évidence l’écart qu’il peut y avoir entre une intention et sa réalisation. Entre l’image mentale d’une représentation et sa mise en scène réelle. Les choix de morts des adolescents sont variés : des tirs, un étranglement, l’étouffement, un coup de batte de base-ball sur la tête, etc. Pendant le tournage j’étais assez surprise de constater que sans les explications des adolescents, il n’était pas évident d’identifier la mort qu’ils jouaient. Pour intensifier ce décalage, le film est ponctué par des moments de parole où l’adolescent explique la mort qu’il vient de vivre...

Q:
J'ai remarqué une différence profonde entre, par exemple, la façon dont les garçons et les filles ont choisi de mourir. Quelles différences avez-vous remarqué, et qu'avez-vous fait d'eux?

A:
Pour moi, ces adolescents sont tous singuliers, c’est le processus créatif avec chacun qui compte. Les actions sont brèves mais elles suffisent à révéler beaucoup de la personnalité de ceux qui les jouent. Au delà du choix de la mort, la gestuelle des corps, l’intensité de la performance, dessine des caractères. Certains se jettent violemment à terre, tandis que d’autres se laissent lentement glisser au sol. Entre exubérance, discrétion, silence, vacarme, surprise ou choc, en fin de compte ce qui m'intéresse ce sont les intentions de mises en scène mêlées aux performances des corps.

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Q:
How did you direct the teenagers? What language did you use with them and why did you chose to communicate the intention of the project the way you did?

A:
The project is based on my interest in original images or original cinema. I wanted to figure forth a static frame in which a simple action unfolded, with very basic directions derived from a children’s game. “I will count to three. At three, you die.” The teenagers are framed by this rule during the shoot. I didn’t really direct them. In fact, I wanted them to have as much freedom as possible within the given constraints. They were totally free to imagine the death that they wanted to perform for the camera. I did ask to look into the camera, a bit like they would look into a mirror. I wanted a very frontal, mentally focused effect. Once in front of the camera, the teenagers waited for my cue to begin. This moment of anticipation—these few seconds preceding the action—are quite important in the film. This is the moment when the teenagers prepare their performance and their introspection engenders a theatricality that interests me.

Q:
What did you notice about the way the teenagers chose to die? Which details of their imagination of death struck you in particular?

A:
I want to point to the gap between an intention and its realization. Between a mental image of a performative representation and its enactment in real time. The teenagers’ choice of death varied: some were shot, some strangled, some suffocated, one was killed by a base-ball bat blow to head, etc. During the shoot I was pretty surprised that, without their explanations, it wasn’t easy to know for sure what kind of death they played. The film is punctuated with moments of speech with which the teenagers explain the death they have just lived through, moments that accentuate the gap I was interested in.

Q:
I noticed a profound difference between, for example, the way girls and boys chose to die. Which differences did you notice and what did you make of these?

A:
For me, these teenagers are all singular, individual. The creative process with each of them is what is important to me. The actions are momentary but they nevertheless reveal the personality of the ones that play at dying. Beyond the choice of death, each body has a gestural language each person’s performance has intensity. Some people throw themselves to the ground while others let themselves slide slowly to the floor. With all the exuberance, discretion, silence, cacophony, surprise and shock, what matters in the end is that the framing intentions become entangled with these bodies’ performances.

Ana Maria Gomes with NM Llorens



BIO
Ana Maria Gomes est une artiste et réalisatrice franco-portugaise, née en 1982, qui vit et travaille à Paris. Elle est diplômée du Fresnoy, de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et de l’École Nationale des Beaux Arts de Lyon. Son travail a été présenté dans des festivals en France et à l’étranger (Entrevues de Belfort 2015, Locarno, Kassel…) ainsi que dans des institutions culturelles (Fonds National d’art contemporain, Gaîté Lyrique, Jeu de Paume…). Son film « Antonio, Lindo Antonio » (2015) a été plusieurs fois primé : Grand Prix du court métrage et Prix du Public au festival Entrevues de Belfort (2015) et Prix du Jury et Prix du Public au festival Curtas Vila do Conde, au Portugal (2016). Son film « A trois tu meurs » a été projeté au festival Coté Court de Pantin (2016) dans la collection « La première image » ainsi qu’au festival de court-métrage de Grenoble 2016. Ana Maria Gomes est actuellement en résidence à la Casa de Velasquez à Madrid jusqu’à septembre 2017. Elle est aussi l’un des trois membres fondateurs du collectif d’artistes Capture.

Ana Maria Gomes is a franco-portuguese artist and filmmaker, born in 1982 in France. She lives and works in Paris and Madrid. She graduated from the École Nationale Supérieure des arts décoratifs in Paris and went on to further study at Le Fresnoy, specializing in video art. Gomes’s work today focuses on the role of fiction in the construction of personal identities; her main artistic interest revolves around her inner circle and family in particular. Her films have been shown in exhibitions and international festivals, (Hors Piste at the Centre Pompidou, Locarno, Entrevues Belfort, Vila do Conde, Cinémathèque, Gaîté Lyrique, Jeu de Paume, Museum of Hunting and Nature in Paris, etc.). Her work has been awarded and received support from artistic institutions including the G.R.E.C, the Gulbenkian Foundation, SCAM, DRAC or the Centre National des Arts Plastiques.