Fayçal Baghriche, La Nuit du Doute, 2016
 

Q:
Pourquoi votre cousine dit que seuls les fous rêvent en couleur, à votre avis? Pourquoi la couleur serait-elle folle ou irrationnelle d'après elle, ou d'après la position qu'occupe sa déclaration dans votre film?

A:
Oui sa réponse est complètement incroyable ... si elle avait su que sa remarque pouvait susciter de telles angoisses, bien sur elle m'aurait dit autre chose ou n'aurait tout simplement pas répondu à ma question. Il est probable que sa réponse fût juste une phrase jeté, comme ça, sans vraiment trop y penser.

Enfant, j'avais peur des fous, et de la folie. Le fait de perdre ma conscience, ou de voir son résultat sur quelqu'un m'a toujours inquiété. Je repense justement en t'écrivant à ce film "Shock Corridor" de Samuel Fuller que j'avais vu lorsque j'étais petit. Trop petit peut-être. Un homme qui infiltre un asile d'aliénés pour une enquête et qui progressivement perd la raison. Un film en noir et blanc, avec des effets terrifiants. Devenir fou était ma hantise.

Dans mon village en Algérie, il y avait un fou. En tout cas, on disait que c'était un fou. Je pense maintenant qu'il était plutôt attardé mentalement simplement. Lorsqu'il passait dans la rue, les enfants étaient effrayés et s'enfuyaient en courant. Il avait l'air pourtant très gentil. Mais son sourire enfantin et un peu niais nous effrayait.

Je me rappelle aussi, avoir entendu un matin mon père dire que pendant son sommeil, il avait bougé et sa tête avait dépassée du matelas pendant toute la nuit. Il avait le sentiment que le sang lui était monté à la tête et qu'au matin il avait l'impression d'être devenu fou. Je n'en parle pas dans mon film, mais cette remarque aussi m'avait troublée. Donc non seulement, je redoutais les rêves en couleurs, mais en plus que ma tête dépassât du lit et que je me réveille fou au matin.. Je me blottissais donc du coté du mur pour être sur que ma tête soit bien à l'horizontale.

Alors, est-ce moi qui suis particulièrement sensible à cette question de la folie, ou bien était-ce présent dans le cadre où j'ai grandi ? Je pense que la réponse est double. Cette peur, je ne pense pas l'avoir créé tout seul, elle s'est forgée au fur et à mesure des histoires que l'on nous racontait. Au même titre que les histoires de sorcières, de fantômes. Les fous comme les êtres fantastiques appartiennent à une autre réalité.

Pour répondre à ta question, pourquoi la couleur serait le symbole de la folie ? Peut-être, compte tenu de ce que je viens de dire, c'est d'abord quelque chose qui évoque l'ailleurs, le différent. Ma cousine, tout comme moi, tout comme la majeure partie des gens que l'on fréquentait en Algérie ou en France avait un téléviseur noir et blanc. Je pense soudainement à ce film de Wim Wenders "Jusqu'au bout du monde", dans lequel un scientifique met au point un appareil qui interprète en image les signaux électriques du cerveau pendant la phase de sommeil. Les protagonistes parviennent à voir leur rêves. Certains d'entre eux perdent pied, et deviennent dépendant de ces images.

Le rêve et la folie appartiennent selon moi à la même famille.

Q:
La vidéo est centrer sur la transformation des rêves d'un garçon (vos rêves) du noir et blanc à la couleur. Le contenu du récit concerne aussi la transformation, souvent très violente. Je me demande si vous pourriez parler de ces moments, en particulier le lien entre l'agression, la technologie et le monde du rêve de la télévision en Algérie à cette période.

A:
En ce qui concerne les différentes scènes du film, oui il y a des aspects du film qui se réfèrent à la puissance et à la violence. Bien sur, la transformation de Hulk est le point culminant de cette violente transformation. Mais d'un autre côté, le décollage de la fusée Ariane est terriblement intense et violent aussi. Les flammes qui s'échappent du réacteur, les centaines de litres de carburant déversés, le son incroyable, la masse imposante de la fusée faite de centaines de tonnes de métal qui échappe à la pesanteur et s'élève lentement dans le ciel. Celà ressemble à de la magie. Marie Ingals dans la séquence de la petite maison dans la prairie qui perd la vue, qui bascule en une nuit dans le tragique. C'est violent, marquant, traumatisant.

Pourquoi ces scènes ? pourquoi sont-elles violentes ? Parce que le film traite de souvenirs d'enfants, et ce qui reste en mémoire ce sont les faits marquants. Ceux qui s'impriment en nous.

Le souvenir le plus ancien que j'ai en mémoire, c'est moi enfant, peut-être à l'âge de trois ans ou quatre ans en train de pleurer et de hurler parce qu'on veut m'arracher à ma mère pour m'emmener quelque part. Peut-être à l'école ou à la crèche, je ne sais plus où. Mais cette frayeur d'enfant dépasse les autres souvenirs de la même époque, voire des souvenirs postérieurs moins marquants. Donc, oui la violence, les chocs, s'impriment d'autant plus qu'ils sont importants.

---------

Q:
Why did your cousin say that only crazy people dream in color, in your opinion? Why would color be crazy or irrational for her, or for the position her statement occupies in your film?

A:
Yes, her response is completely unbelievable. If she had known that her remark would have provoked so much anxiety, of course she would have said something else to me, or she just wouldn’t have answered my question. Probably her response was just a something she said, a throwaway line, without thinking about it too much.

When I was a child, I was afraid of insanity. The idea of losing my self-consciousness, or of the effect this might have on others always worried me. I am reminded of that film, “Shock Corridor,” by Samuel Fuller. I saw it when I was little. Maybe when I was too young. A man infiltrates a psychiatric hospital for an investigation and then progressively loses his mind. It is a black and white films, with terrifying special effects. Becoming insane was my obsession.

There was an insane man in my village in Algeria. Everyone said that he was in insane, in any case. Now I think that he was just developmentally disabled. When he passed in the street the children were terrified and ran away. He seemed very nice, though. His childish smile, which was a also a little vacant, terrified us.

I also remember hearing my father say one morning that he had moved while he was sleeping and that his head had gone fallen off the back of the mattress for the whole night. He had the impression that all the blood had drained into his head and that by morning he had become insane. I don’t talk about it in the film, but this remark also troubled me. So not only did I dread dreaming in color, but also that my head should fall off the back of the mattress and that, as a result, I should wake up insane in the morning. I therefore pressed myself very close to the wall to be sure that that my head stayed horizontal.

So, am I particularly sensitive to this question of madness, or was this question present in the broader context I grew up in? I think the answer is a double one. This fear, I don’t think I created it alone. It was slowly composed of the stories we were told, which were in the same vein as the stories of witches, of ghosts. The insane were like fantastical beings that belonged to another reality.

To answer your question, why would color be a symbol of madness? Maybe, given what I’ve just related, madness is first and foremost something that evokes elsewhere, that which is different. My cousin—like me, and like the majority of people we knew in Algeria or in France—had a black and white television monitor. Wim Wenders’ film “Until the End of the World” comes to mind suddenly, in which a scientist invents a machine that renders the electromagnetic signals produced by the brain asleep. The protagonists are able to see their own dreams. Some among them lose their grip and become dependent on these images.

The dream and madness belong to the same family to my mind.

Q:
The video is centered around the transformation of a boy’s dreams (your dreams) from black and white to color. The narrative of the different scenes is also about transformation, often quite violent. I wonder if you could speak about these moments and, in particular, the link between aggression, technology, and the dream world of television at that moment in Algerian history.

A:
With regard to different scenes in the films, yes, there are aspects of the film that refer to power and to violence. And yes, the transforlation of the Hulk is the culmination of this violent transformation. On the other hand, the rocket Ariane’s lift-off is terribly intense and violent as well. The flames that leap from the reactor, the hundreds of liters of different types of fuel, the unbelievable noise, the imposing mass of hundreds of tons of steel that make of the body of the rocket that escape to rise slowly towards the sky. It looks like magic. The sequence taken from Marie Ingles’ Little House on the Prairie in which the heroine loses her sight transforms the show into a tragedy in one night. It’s violent, formative, traumatising.

Why these scenes? Why are they violent? Because the film deals with childhood memory, and what is remembered are the events that really mark a person. Those that get imprinted in us.

The oldest memory I have is my own experience as a child, maybe three or four years old, crying and yelling because people wanted to tear me away from my mother in order to bring me somewhere. Maybe to school or daycare, I can’t remember. But this child’s fright overshadows all other memories of the same period, or even of subsequent, less remarkable memories. It is violence, or shock therefore that gets imprinted in memory, and even more so when it is important.

Fayçal Baghriche with NM Llorens



BIO
Fayçal Baghriche est un artiste plasticien franco-algérien né en 1972 à Skikda en Algérie. Il vit et travaille à Paris. La démarche artistique singulière de Fayçal Baghriche révèle la poésie et l'étrangeté de nos pratiques quotidiennes tout en interrogeant la pertinence des systèmes normatifs qui régulent l'espace public et les pratiques sociales collectives. Très présent à l'international depuis dix ans, il a participé au Brooklyn Euphoria à New-York, au Dashanzi Art Festival de Pékin ainsi qu'à la Biennale de Gwandju et celle de Dakar. Son travail a également été présenté au musée d'Art Contemporain de Huston, au Outpost for Contemporary art de Los Angeles, au Bielefelder Kunstverein (Allemagne), à l'Al Riwaq Art Space (Bahrein) ainsi qu'au Musée d'Art Moderne d'Alger, à la Fondation Delfina (Londres, 2012), au Vögele Kultur Zentrum (Suisse, 2014), à la Villa Empain (Bruxelles, 2013) et à la BrotKunsthalle de Vienne (Autriche, 2012).

Born in Skidda, Algeria, in 1972, Fayçal Baghriche studied at Villa Arson in Nice then moved to Paris, where he helped to create an artist’s residence (La Villa du Lavoir, since 2003) and a curatorial structure (Le Comissariat, since 2006). His artistic work has been shown in numerous exhibitions in France and abroad, with, among the most recent, As the Land Expands at Al Riwaq Art Space (Barhein, 2010), Retour vers le futur at CAPC (Bordeaux, 2010), La force de l’art 02 at the Grand Palais (Paris, 2009), Architecture of Survival at Outpost for Contemporary Art (Los Angeles, 2008). Most recently, Le Quartier in Quimper put on an important solo show of his work entitled Something rather than nothing.